[Jardins Ouvriers] En quĂŞte d'avenir
par OD,
samedi 20 septembre 2008 à 10:30 :: Vie Citoyenne
:: Sports, Culture et Loisirs:: Ecologie, Santé, Education ... :: #728
:: Envoyer à un ami
:: rss
|
Article
pour "les audoniens.com" 15 –
IX - 2008 Jardins
ouvriers : en quête d’avenir… Les jardins ouvriers
de l’Alstom existent depuis… toujours ! C’est en 1917 que la Compagnie Française Thomson-Houston
achète à la société hippique qui en était alors propriétaire, le domaine de
Saint-Ouen. Le château, transformé en hôpital pendant les années de guerre, est
laissé à l’abandon. Des ateliers sont construit sur une partie du domaine
tandis que des terrains de sports et jardins sont aménagés sur le reste du parc
qui comptait alors 26 hectares. Dès 1921, mille ouvriers, techniciens et
ingénieurs travaillent dans cette usine qui deviendra bientôt l’une des plus
grandes entreprises européennes de fabrication de matériel électrique. Jacques Mars, le Secrétaire Général de la
Compagnie Française Thomson-Houston d’alors, évoquant en 1928 les début de
cette aventure industrielle, rappelle que « dans certaines parties du domaine qui n’ont pas encore Ă©tĂ© affectĂ©es Ă
des besoins industriels et qui représentent plusieurs hectares, des parcelles
de terrain ont été mises gracieusement à la disposition du personnel de l’usine
pour y établir des jardins potagers. En outre, des jeux de plein air, tennis,
football, ont été installés par des groupement sportifs d’employés et
d’ouvriers, et pendant les périodes de beau temps et de congé, des équipes
nombreuses viennent se délasser en fortifiant leurs muscles et en goûtant les
joies d’une saine et cordiale émulation. »1 Les propos de Jacques Mars laissent entrevoir
combien la Compagnie Française Thomson-Houston s’inscrivait alors dans la
tradition de philanthropie patronale héritée du XIXe siècle.
Derrière l’idéologie paternaliste, se dessinait la volonté de moraliser la
classe ouvrière tout en éloignant l’ouvrier de l’estaminet, lieu de perdition
où alcool et idées anarchistes risquaient de le corrompre et de l’écarter du
droit chemin… Les jardins étaient mis à la disposition des
employés de l’usine, qu’ils soient ouvriers ou appartiennent à une autre
catégorie. Si l’expression « jardin ouvrier » s’est imposée, c’est
qu’en réalité, ces lopins étaient destinés à tous ceux vivant de leur travail,
selon le sens originel du mot « ouvrier ». Leur essor en France date de la création en 1896,
de la Ligue du Coin de Terre et du Foyer par l’abbé Jules Lemire. Cet homme
d’église fut aussi une figure marquante de la vie politique française.
Démocrate-chrétien, proche de la classe ouvrière, il affirmait dans sa
déclaration de foi de député : « ce
que je veux, c’est que pour tout ouvrier, la maison de famille et le jardinet
qu’il a acquis par son travail, soient insaisissables, exempts d’impôts et de
frais de succession. »2 Brillamment élu en 1893 dans la
circonscription d’Hazebrouck (département du Nord), cet apôtre du terrianisme
et de la doctrine pavillonnaire fut réélu sept fois, devenant ainsi, au
tournant du XXe siècle, « la soutane la plus populaire de
France ». Dans l’esprit de cet utopiste du foyer, l’œuvre des jardins
ouvriers n’était qu’une solution provisoire visant à subvenir aux besoins des
familles les plus démunies en attendant l’aboutissement de son projet
législatif : la garantie pour chaque famille de la propriété d’une terre
et d’une maison individuelle. A la fois individuel et collectif, le
« jardin ouvrier » est, dès sa naissance l’objet d’un paradoxe qui
est « que la notion des jardins
collectifs n’avait d’autre but au départ, que le développement des jardins
individuels et de la petite propriété privée. »3 Pour l’abbé
Lemire et le catholicisme social de la fin du XIXe siècle, l’ouvrier,
naturellement bon, est perverti par la société industrielle et la vie urbaine.
Le jardin, à défaut de la maison, devient à leurs yeux, le lieu naturel de
l’ordre social qui doit prévenir et soigner toutes les misères matérielles et
morales tandis que le travail de la terre et l’air pur sont perçus comme
salutaires. Si l’appellation même et le développement en
France des jardins ouvriers date de cette époque, l’idée de mettre gratuitement
des lopins potagers à la disposition des pauvres n’est pas celle de l’abbé
Lemire. Reprenant la vieille tradition des œuvres charitables comme les
Conférences de Saint-Vincent-de-Paul -qui
seront un des supports de l’action de l’abbé Lemire-, les philanthropes du XIXe siècle
l’appliquèrent à une grande échelle dans plusieurs pays industriels du nord de
l’Europe -Belgique, Danemark,
Allemagne. En France, le Père Volpette, frappé par la misère ouvrière, fonda en
1894, à Saint-Etienne, l’un des tout premiers jardins ouvriers, encore
existant. Après la Première Guerre mondiale, beaucoup de jardins furent créés
en dehors de la Ligue, le patronat industriel prenant une part croissante Ă
l’entreprise. En 1904, la Ligue du Coin de Terre et du Foyer
qui gère déjà de nombreux groupes en province, décide de développer des jardins
dans la capitale et crée la Société des Jardins Ouvriers de Paris et Banlieue.
Les jardins s’implantent dans les communes les plus ouvrières, donc les plus
industrielles et les plus pauvres, situées surtout au nord de Paris. Les
communes plus résidentielles et moins ouvrières à l’est n’auront pas de jardins
avant la Deuxième Guerre mondiale. A Saint-Ouen, le chanoine Dillenseger,
membre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, crée un groupe qui deviendra
extrêmement dynamique aux Epinettes, sur la zone non aedificandi («où
rien ne doit être construit ») le long des fortifications. Malgré les difficultés de toutes sortes -celle de trouver des terrains n’est pas la
moindre-, les jardins réussissent,
lentement mais durablement, à s’insérer dans le tissu urbain de la région
parisienne. En 1920, date de la construction de l’usine de Saint-Ouen par la
Compagnie Française Thomson-Houston, on en compte 7 000. Les « jardins ouvriers » ont la particularité
d’être dissociés de l’habitat et regroupés en lotissement de parcelles ;
ils sont mis Ă la disposition de familles de travailleurs Ă condition que
ceux-ci les cultivent eux-mêmes pour leurs besoins propres, et à l’exclusion de
tout bénéfice. Impulsé par l’idéologie paternaliste, le succès
des jardins ouvriers tient essentiellement, il faut le souligner, au besoin des
classes populaires de disposer d’un jardin. Exode rural, pénurie de logements,
crise des années trente, restrictions alimentaires des années quarante furent
autant d’éléments qui contribuèrent largement au développement massif des
lotissements collectifs. Pour revenir à Saint-Ouen et à l’Alstom, Raymond
Godard, entré à l’usine en 1940, se souvient : « La grosse préoccupation de l’époque : manger. Tout manquait. […]
Un des terrains de foot était cultivé et évidemment, les jardins ouvriers
connaissaient un développement important pendant la guerre. Des gens
récupéraient le maximum de bouts de terrains pour la culture. Obtenir trois
pommes de terre et deux poireaux relevait de l’exploit. »4 Questions de
vocabulaire… questions sociétales et choix politiques… Tout au long du XXe
siècle, les jardins ouvriers vont connaître des périodes d’essor, puis de
déclin. En 1952, ils changent de
nom pour devenir officiellement, « jardins familiaux », terme qui
désigne, selon le Code rural « toute parcelle de terrain que son
exploitant cultive personnellement en vue de subvenir aux besoins du foyer Ă
l’exclusion de tout bénéfice commercial ». Si la référence reste le
potager et son usage domestique, les pratiques reflètent quant à elles les
évolutions de la société : la plupart des associations abandonnent leur
vocation sociale pour se transformer en associations de jardinage -à l’exception de la Ligue du coin de terre qui
reste attachée à ses objectifs traditionnels et au principe des lotissements
collectifs. Le contexte économique des années soixante et les
progrès de l’urbanisation transforment l’image sociale du jardin et font
apparaître les lotissements de lopins potagers comme une forme archaïque.
Pendant une vingtaine d’années, municipalités et administrations publiques, qui
étaient très souvent propriétaires des terrains, ne cessent de puiser dans
cette réserve foncière pour construire des immeubles, des hôpitaux ou des
écoles, et aménager des terrains de sports ou des parkings. Un nombre important
de jardins disparaissent ainsi, notamment dans les banlieues des grandes
villes : en 1997, il en restait 2 800 dans la banlieue parisienne et 1 500
dans la banlieue lyonnaise, soit 6 fois moins qu’après la guerre. Les jardins familiaux feront l’objet d’une
redécouverte dans les années soixante-dix. Des études entreprises à la demande
de différents ministères, des expériences pilotes dans des villes nouvelles
comme Saint-Quentin-en-Yvelines ou des municipalités comme Lyon ou Dijon, les
exemples de pays comme l’Angleterre, les Pays-Bas ou encore la Pologne où la
législation impose le maintien d’un certain nombre d’hectares cultivés en
jardin par habitant montrent
aux aménageurs, urbanistes et planificateurs que la formule des lotissements
présente un nouvel intérêt : ils représentent un équipement de loisirs peu
coûteux, adapté aux traditions culturelles d’une partie du public populaire et,
à la différence des espaces verts privés, il est facile d’en contrôler
l’extension et l’aménagement. La loi Royer de 1976 consacre cette
évolution : elle garantie notamment les jardins familiaux contre les
risques d’expropriation en les assimilant dans les Plans d’occupation des sols
aux espaces verts protégés. En 1979, un décret de ministère de
l’Environnement annonce officiellement une nouvelle politique de lotissements.
Les mesures du dĂ©cret de 1979 sont assorties de subventions destinĂ©es Ă
encourager la création de nouveaux lotissements et réitèrent les mesures de la
loi Royer. Pour autant, cette politique ne saurait ĂŞtre
assimilée à un retour à la tradition philanthropique qui favorisa la naissance
des jardins ouvriers. Les objectifs sont devenus urbanistiques plutĂ´t que
sociaux, et les mesures de 1979 privilégient « l’intégration
paysagère » des lotissements aux espaces verts publics. Les jardins familiaux conservent néanmoins leur
vocation première de production de légumes pour la consommation domestique tout
en s’ouvrant à d’autres dimensions comme l’éducation à l’environnement ou
encore l’accueil des personnes handicapées. Au détour de
l’Histoire « Inventés » simultanément à la
création de l’usine, les jardins ouvriers de l’Alstom sont restés
indissociables des ateliers et, tout au long de l’aventure industrielle qui a
traversé le XXe siècle, ils ont accompagné la vie de l’entreprise. La « Commission
des jardins » faisait partie des « œuvres sociales [gérées] au bénéfice des travailleurs et de leur
famille » par le Comité d’Entreprise. Les guides des activités
sociales, culturelles et sportives les mentionnent, à l’instar de celui de 1969
qui indique : « A proximité de
l’Usine, entre le parking et les terrains de sport, 108 jardins sont mis à la
disposition du personnel de l’Usine. La
Commission, chaque début d’année, prend des commandes de graines et d’engrais. Les
inscriptions pour obtenir un jardin se font au Bureau du CIE [Comité
Inter-Entreprises] par demande écrite au Président de la Commission. En
fin de saison, dès qu’un jardin est libre, l’attribution est faite selon
l’ordre d’inscription. La
Commission, en accord avec le CIE, laisse les jardins Ă la disposition de
retraités qui en font la demande. »5 On apprend dans ce même guide qu’une somme de 3
000 francs fut allouée aux jardins en 1967 ; cette somme représentait 0,3
% du budget global du Comité Inter-Entreprises Delle-Alsthom-Savoisienne ;
cette proportion restera stable au fil du temps. Dans les années 1970, une douzaine de jardins furent
supprimés (au niveau de l’entrée actuelle du site, 21 rue des Bateliers), le
terrain étant « réquisitionné » pour entreposer de gros
transformateurs en partance pour l’étranger via la Seine et, une « voie
lourde » construite pour les acheminer jusqu’au fleuve. Restèrent alors 96
parcelles sur les 108 créées à l’origine. Les années 1980 virent
quant à elles le déclin des activités industrielles, à l’Alstom
comme ailleurs. Peu à peu, l’usine fut morcelée et, au gré des fusions,
acquisitions, concentrations, délocalisations, vidée de ses derniers salariés. En 2004, ateliers et
terrains étaient vendus au promoteur Nexity. Une lourde menace pèsa
alors sur les jardins puisque leur disparition pure et simple fut envisagée au
profit d’un projet immobilier de locaux d’activités et d’habitations. En 2005, les
jardiniers, mobilisés au sein de l’Association des Jardins Ouvriers de
Saint-Ouen (Areva-Alstom) nouvellement créée, rallièrent nombre de
sympathisants et remportèrent une partie de leur bataille : 42 parcelles
sur les 96 existantes furent sauvegardées tandis que 38 étaient sacrifiées pour
la construction d’immeubles de bureaux. Août 2008 : 17 000 m2 de
bureaux flambant neufs ont remplacé les 38 jardins des
« Champs-Elysées ». Des fenêtres des bâtiments donnant à l’ouest, la
vue est imprenable sur les jardins ouvriers toujours existants… 2009 sera sans aucun doute, pour l’Association
des Jardins Ouvriers de Saint-Ouen (Areva-Alstom), une année qui fera date.
Dans les mois qui viennent en effet, l’actuel propriétaire cèdera une partie
des terrains à la Ville de Saint-Ouen selon un protocole passé en 2006 dans le
cadre de la révision du PLU (plan local d’urbanisation). Le projet de réaménagement des Docks que porte la
municipalité prévoit à cet endroit même -dans
le prolongement du parc Abel Mézières-, la
création d’un parc paysager de 12 hectares6 qui, si l’on en croit le
projet dans son état actuel d’avancement, devrait intégrer des jardins, voire
les jardins ouvriers. Jardins d’hier, jardins d’aujourd’hui, jardins de
demain, chaque époque génère sa propre approche du paysage et du rapport à la
terre. Conditionnée par la nécessité (celle de permettre
aux pauvres de se nourrir) tout autant que par l’idéologie (philanthropie
patronale), l’invention des jardins ouvriers, fut aussi, ne l’oublions pas,
celle des lotissements de parcelles et du jardinage collectif. Pour les jardins ouvriers de Saint-Ouen, une
nouvelle page d’Histoire est aujourd’hui à écrire. Elle ne saurait s’inscrire
en rupture avec le passé. Enracinés dans l’histoire audonienne et dans celle de
la classe ouvrière, les jardins représentent aujourd’hui un formidable
potentiel, humain, culturel, environnemental. Ils peuvent à coup sûr, jouer un
rĂ´le capital, non seulement dans le nouveau paysage qui se dessine actuellement
mais dans l’art de vivre la ville de demain. L’association des Jardins Ouvriers participera Ă
la Journée des Associations ; elle sera présente au parc Abel Mézières
samedi 27 septembre. Venez nous rencontrer, discuter, échanger… Venez apporter votre soutien aux jardiniers. 1 Mémoires d’usine, mémoires d’avenir 2 Béatrice Cabedoce - Cent ans d’histoire des jardins ouvriers 3 Françoise
Dubost - Les jardins ordinaires 4 Mémoires d’usine, mémoires d’avenir 5 Guide
des activités sociales, culturelles et sportives. Comité Inter-Entreprises
Delle-Alsthom-Savoisienne (Saint-Ouen), [1969] 6 A titre de comparaison, les
parcs parisiens de
Bercy et André Citroën ont chacun une superficie de 14 hectares. Sources - Cent
ans d’histoire des jardins ouvriers – Béatrice Cabedoce –
Créaphis, 1996. -
Jardins ouvriers et banlieue : le bonheur au jardin ? –
Béatrice Cabedoce – IN : Les
premiers banlieusards : aux origines des banlieues de Paris (1860-1940)
– Alain Faure (sous la direction de) – Créaphis, 1991. - Les
jardins ordinaires – Françoise Dubost – L’Harmattan (Logiques
sociales), 1997. -
Jardins partagés : utopie, écologie, conseils pratiques –
Frédérique Basset, Laurence Baudelet, Alice Le Roy, Gilles Clément – Terre
vivante, 2008. -
Fonds d’archives de la société Alsthom (Archives municipales de
Saint-Ouen) Pour tous
renseignements concernant l’association : Association
des Jardins Ouvriers de Saint-Ouen (Areva-Alstom) 125
avenue Gabriel Péri - 93400 Saint-Ouen 06-73-08-39-82
- jardinsouvriersdesaintouen@voila.fr http://www.jardinsouvriersdesaintouen.com |
Warning: file() [function.file]: URL file-access is disabled in the server configuration in /homepages/40/d144423144/htdocs/blog/ecrire/tools/wikiovote/functions.php on line 52
Warning: file(http://web.wikio.fr/getnote?u=4c2eb8c92397f338f635bc39de32dfdb&i=38.103.63.59&referer=4c2eb8c92397f338f635bc39de32dfdb) [function.file]: failed to open stream: no suitable wrapper could be found in /homepages/40/d144423144/htdocs/blog/ecrire/tools/wikiovote/functions.php on line 52
Warning: implode() [function.implode]: Invalid arguments passed in /homepages/40/d144423144/htdocs/blog/ecrire/tools/wikiovote/functions.php on line 53
Mots clés
93
:: banlieue
:: Jardins Ouvriers
:: Saint-ouen



Commentaires
1. Le lundi 27 octobre 2008 à 18:42, par coquard jean pierre
2. Le mercredi 29 octobre 2008 à 21:33, par audonien
3. Le jeudi 30 octobre 2008 à 10:35, par JP Coquard
4. Le jeudi 30 octobre 2008 à 19:07, par cizo
5. Le vendredi 31 octobre 2008 à 01:04, par alphaone
6. Le vendredi 31 octobre 2008 à 09:49, par JP Coquard
Ajouter un commentaire
Les messages de la catégorie "Vie Citoyenne"